Au-delà du médical : l’oppression sociale des personnes intersexes

Parce que l’assignation joue un rôle majeur dans l’oppression subie par les personnes intersexes, et qu’elle est déterminée à la naissance et renforcée par la suite par le personnel médical, il est courant de centrer les analyses et les critiques de l’intersexophobie sur le seul aspect médical.

Sans nier l’importance déterminante de ce dernier, et sans le décorréler de l’approche sociale plus large dont découle notre oppression, il nous paraît utile de rappeler, et de développer, que l’oppression des intersexes ne se limite pas aux cabinets médicaux.

Cela est d’autant plus important que l’argument même qui est donné par les médecins pour légitimer les traitements hormonaux forcés et les mutilations, que ce soit in utero, à la naissance, ou plus tard dans la vie, c’est-à-dire l’argument selon lequel il serait nécessaire de protéger l’enfant intersexe des brimades ultérieures, ne tient manifestement pas.

D’une part parce que les variations intersexes sont multiples, mais qu’une chose est assez constante : on ne fait pas disparaître l’intersexuation à coup d’injections, de pilules ou de scalpels. L’intersexuation continue de réapparaître, et cela tourne à une course perpétuelle entre les médecins et la variation, dont nos corps sont les champs de bataille dévastés.

D’autre part parce qu’en niant et en cherchant à effacer, en pathologisant et en stigmatisant nos variations, le corps médical participe en fait à légitimer les violences que nous subirons par ailleurs.

Cependant, comme les institutions religieuses dont elle se rapproche à bien des égards, l’institution médicale est davantage un symptôme, évoluant en fonction de la société qui la maintient, qu’une cause unique et directe de l’oppression. L’oppression des intersexes est commise par l’ensemble de la société : famille, pairs, membres de la communauté éducative, agents des services publics… jusqu’aux simples passant.e.s.

C’est pourquoi il importe de parler de nos vécus sous un angle plus large. Il ne s’agit pas de généralisations péremptoires : chaque vécu intersexe est différent, et d’autres oppressions (classe, race, assignation, expression et identité de genre, handicap, etc) modifient les dynamiques que nous subissons. Cependant, mettre les mots sur les choses permet d’établir quelques grands schémas que nous avons pu traverser (chacun.e d’entre nous ayant pu en vivre un ou plusieurs).

Il y a le malaise des parents, le plus souvent la mère, responsable généralement du soin des enfants. Ce malaise peut être ressenti très tôt et très violemment. Les parents, et en particulier la mère, peuvent tenir un discours hostile aux variations mais même lorsque ce n’est pas le cas laisser paraître un inconfort face au corps de l’enfant intersexe. Les parents peuvent se sentir fautifves, s’interroger sur leur responsabilité (sentiment de culpabilité suscité par le discours médical sur les substances absorbées pendant la grossesse, ou sur la transmission des gènes…), être embarrassé.e.s devant d’autres personnes notamment le personnel médical et éducatif; Toutes choses qui sont ressenties fortement par l’enfant dès le plus jeune âge. Lorsque la variation apparaît plus tardivement, par exemple à l’adolescence, la même attitude de détresse, d’inquiétude et de culpabilité peut se présenter et provoquer des effets similaires.

Ceci produit très tôt un stress important lors de l’exposition non consentie de nos caractéristiques sexuelles : dans les toilettes (avec pour les enfants assigné.e.s garçons un rapport anxiogène aux urinoirs), dans les vestiaires, lors de séances de sport, de piscine… Les pairs comme les adultes peuvent alors stigmatiser les enfants intersexes pour leurs caractéristiques atypiques…parfois sans avoir conscience qu’il s’agit d’intersexuation, en soulignant la défaillance aux normes attendues. Même lorsque ces violences ne se produisent pas, leur probabilité peut maintenir l’enfant et l’adolescent.e intersexe dans un état de tension permanente.

Au-delà des lieux de déshabillage, lors de l’adolescence la stigmatisation bat souvent son plein. Puberté trop précoce, trop tardive, atypique… tout est bon pour être jeté.e en pâture dans un âge d’une violence rare. Le harcèlement scolaire, avec ce qu’il implique de violences psychologiques, verbales, physiques et même sexuelles, est un vécu trop commun. Ajouté à la médicalisation qui pour certain.e.s a entraîné de larges absences en classe, ce vécu engendre parfois un décrochage scolaire grave.

A la maison comme à l’école, et comme dans des lieux de sociabilité comme des clubs de sports, l’enfant intersexe est donc exposé.e aux violences. L’invisibilisation des réalités intersexes entraîne sa représentation, par les autres et donc par ellui-même, comme une anomalie, un cas exceptionnel déviant, au point que l’enfant se croit souvent seul.e à présenter ce type de variations (un discours le plus souvent soutenu par le corps médical), se croit malade, dégénéré, inapte à être aimé.e. Cet isolement, sans aucun lien avec ni aucune représentation positive de personnes lui ressemblant a souvent des effets délétères sur sa santé psychique et même physique.

L’enfance et l’adolescence sont des périodes marquées par des rites de passage, des narrations prévues, même si elles varient selon les milieux et les familles. Selon la classe sociale, la culture, la religion, les structures familiales impliquant des membres plus ou moins éloigné.e.s, les rites peuvent être très différents et plus ou moins coercitifs. Mais comme l’écrivait Bourdieu, l’un des effets des rites dits de passage est de “séparer ceux qui l’ont subi, non de ceux qui ne l’ont pas encore subi, mais de ceux qui ne le subiront en aucune façon et d’instituer ainsi une différence durable entre ceux que ce rite concerne, et ceux qu’il ne concerne pas. Il faut parler de rite de consécration ou d’institution.”

Les enfants intersexes assigné.e.s filles qui n’ont pas leurs règles, pas de poitrine, les enfants qui ne grandissent pas assez tôt, les enfants assigné.e.s garçons qui ne font pas pipi debout, qui ne développent pas de barbe, ni la masse musculaire attendue… certain.e.s atteignent les rites de passage un peu trop tôt, ou un peu trop tard, et la dissonance est fortement marquée par l’entourage. D’autres ne les passent jamais.

La croissance, le rattachement aux normes de corps patriarcales binaires sont si profondément ancrés dans la façon dont notre société caractérise le passage de l’enfance à la sexuation et simultanément à l’âge adulte que de nombreuxses adolescent.e.s intersexes développent le sentiment d’être des créatures hors de la société, hors du sexe et du genre, hors du groupe des enfants, des ados, ou des adultes. Certain.e.s tentent pendant des années de compenser en surperformant le genre qui leur a été assigné, quelle que soit leur identité de genre réelle. D’autres se réapproprient ce stigmate. Aucun.e n’en sort indemne.

 

Les vécus intersexes sont d’une variété immense et il serait illusoire de tenter d’en dresser une liste exhaustive. Il faut tout de même souligner la spécificité des vécus des intersexes “visibles”, celleux qui sont perçus comme anormaux/ales dans l’espace public ; “femmes à barbe”, “homme à seins” etc… la violence qui s’abat sur elleux est souvent directement liée à des préjugés transphobes. Elle apparaît partout; dans les espaces sociaux, scolaires et administratifs, publics (commerces, rue, transports en commun…), avec une stigmatisation par les pairs mais aussi par bien d’autres; personnels, agents ou même simples passant.e.s.

Toutes ces attitudes de rejet, de malaise, de mépris, de dégoût, et d’exclusion, impactent fortement l’estime de soi et la capacité des enfants et ados intersexes à aimer leur corps et à se le représenter comme aimable. La stigmatisation et les violences médicales nous aliènent nos propres corps, et en particulier nos organes génitaux, souvent objets de manipulations non consenties. Cela a deux effets.

D’abord l’appréhension des relations sexuelles et des réactions des éventuel.le.s partenaires face à la découverte de nos caractéristiques sexuelles. Fondées ou non, ces craintes sont souvent solidement ancrées et ont fréquemment des conséquences lourdes sur la vie sexuelle et affective des personnes intersexes.

D’autre part, l’aliénation, les violences sexuelles subies de la part du corps médical et parfois des parents elleux-mêmes dans le cadre de “soins” surexposent aux violences physiques et sexuelles par la suite. Les personnes intersexes, dépossédées de leur droit à l’intégrité physique, non éduquées à leur droit au consentement et au refus de certaines pratiques, sont particulièrement vulnérables aux agressions sexuelles et aux viols et autres violences. Cela aussi, fait partie d’un vécu sinon systématique, en tout cas largement partagé.

 

Enfin et pour conclure, il faut parler de la violence que s’infligent souvent les intersexes elleux-mêmes. Dès leur stigmatisation et quel que soit l’âge à laquelle elle intervient, les personnes intersexes peuvent, notamment du fait de leur isolement, avoir tendance à retourner contre elleux-mêmes la violence subie, et à assimiler une haine de soi que leur inculque toute la société. Ce n’est pas d’être intersexes qui peut nous rendre dépressifves, qui peut nous amener à nous nuire; c’est les violences que nous subissons, la hargne des autres contre notre existence même, qui nous y conduisent.

Cela peut se traduire entre autres par des automutilations, des troubles alimentaires, des conduites addictives et des tentatives de suicides.

Et les médecins ne sont pas les seul.e.s responsables : c’est toute la société qui doit changer, s’éduquer aux variations intersexes, modifier ses structures éducatives et s’attaquer aux racines : le patriarcat hétérocissexiste dans lequel nous vivons.

 

– Loé Lis avec le soutien du CIA

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